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Du kimchi dans mon onsen (Nostalgie ?)

Quand je suis parti pour marcher les 1,200 kilomètres du pèlerinage des 88 temples de Shikoku en 2016, je ne parlais presque pas japonais.
Je m’étais juste bricolé un petit vocabulaire de survie avec une cinquantaine de mots et quelques expressions importantes : « Est-ce qu’il y a une chambre de libre ? », « Où se trouve le distributeur de billets le plus proche ? » ou « Pourrais-je avoir une bière pression s’il vous plaît ».
Le problème, bien entendu, c’est que je ne comprenais absolument rien aux réponses que me faisaient les Japonais rencontrés pendant ce voyage.
Il y avait quelques très rares exceptions comme Yuko, la charmante personne qui allait devenir ma femme quelques années plus tard, mais sinon, personne ne parlait anglais. Et encore moins français !
Mais, bizarrement, ça n’empêchait pas la communication. Avec beaucoup de sourires, un peu de patience et de la gentillesse, on arrivait presque toujours à se comprendre...
Bon, c’est vrai que de temps en temps, il y avait quand même quelques malentendus.
Par exemple avec Monsieur Suzuki, un autre pèlerin (お遍路うさん) croisé sur le chemin et qui ne parlait pas un seul mot d’anglais, à part “サンキュー” bien sûr.
La première fois que j’ai rencontré Suzuki-san, c’était dans le minshuku le plus moche et le plus sale de tout le Japon où nous avions partagé une chambre, après une journée de marche très difficile.
Juste après son arrivée, il m’avait parlé très longtemps dans un japonais ultra rapide et en me faisant de grands gestes.
Je ne comprenais aucun des mots qu’il prononçait mais c’était clair qu’il était très énervé par la saleté de cette chambre. Mais, comme il ressemblait beaucoup à l’acteur français Louis de Funès, j’avais beaucoup de mal à ne pas rire de son énervement.
Ce premier moment passé ensemble a créé un lien spécial entre nous. Nous nous sommes revus plusieurs fois pendant le pèlerinage et Suzuki-san a été pour moi comme un ange-gardien pendant cette longue marche.
À chaque fois que je le croisais, il me donnait un onigiri, une tablette de chocolat ou bien me payait une bière.
Après une journée de pluie, le soir à l’hôtel, il avait même mis discrètement des vieilles pages de journaux dans mes chaussures mouillées pour qu’elles sèchent pendant la nuit.
Un autre soir dans un ryokan, cette fois-ci parfaitement propre et même un peu luxueux, nous nous étions retrouvés tous les deux à partager un onsen avant le dîner.

Les fesses dans l’eau chaude, je me reposais tranquillement de la fatigue de la journée quand Suzuki-san m’a rejoint dans le bain.
Il s’est assis doucement dans l’eau et il a fermé les yeux quelques instants pour profiter de la chaleur réconfortante du bain.
Quand il a rouvert les yeux, il m’a regardé joyeusement et m'a dit : « Kimchi !». Avec un grand sourire et en levant le pouce pour souligner à quel point il aimait beaucoup ce plat coréen.
Sur le moment, je n’ai pas bien compris pourquoi il profitait de ce moment au onsen pour me parler de son amour du kimchi.
Par chance, ma belle-sœur étant coréenne, je connaissais le mot « kimchi ». Et, comme j’aime beaucoup ce plat, j’ai répondu « Kimchi !» en levant moi aussi le pouce avec un grand sourire.
Suzuki-san avait l’air très content que j’aime le kimchi. Bon, s’il était content, j’étais content. Les bonheurs sont simples sur le pèlerinage de Shikoku.
Mais cette conversation bizarre me laissait quand même vraiment perplexe. Pourquoi le kimchi ? Et pourquoi dans le onsen ???
Quelques jours après, j’ai posé la question à Yuko pour en avoir le cœur net : « Est-ce que c’est normal pour les Japonais de dire qu’ils aiment le kimchi quand ils sont au onsen ? »
C’est là que j’ai compris que Suzuki-san m’avait dit “気持ちいい”, en fait.
Ça m’a beaucoup fait rire à l’époque et aujourd’hui encore, ça me fait sourire. Un sourire un peu nostalgique, peut-être ?
Les malentendus, les quiproquos arrivent tout le temps quand on commence à apprendre une langue. Ils créent des situations bizarres, souvent stressantes, mais parfois aussi loufoques, surréalistes et amusantes.
Depuis cette rencontre, j’ai beaucoup progressé en japonais. Si je rencontrais Suzuki-san dans un onsen aujourd’hui, notre conversation n’aurait pas ce petit goût de kimchi, surprenant et piquant.
Il m’arrive de penser que ce serait dommage.
Photos : Portuguese Gravity (kimchi) and Shino Nakamura (onsen) - Unsplash |